mardi 13 octobre 2026 - 14:00
Veillons à ce que nos réprimandes envers nos amis ne réjouissent pas nos ennemis
Veillons à ce que nos réprimandes envers nos amis ne réjouissent pas nos ennemis

Hawzah / Dans les relations familiales et sociales, ainsi qu’au sein des groupes religieux et culturels, les désaccords et les critiques sont des phénomènes naturels. Toutefois, lorsque les membres d’un même groupe ne savent pas comment gérer convenablement leurs différends, ceux-ci peuvent aboutir à l’affaiblissement, voire à la disparition de la cohésion et de l’unité, tout en faisant la joie de leurs adversaires.

(A. P. Hawzah) Le Noble Coran, à travers le récit du Prophète Moïse et d’Aaron (que la paix soit sur eux) met en lumière un enseignement particulièrement digne de réflexion. Lorsque Le Prophète Moïse (que la paix soit sur lui) revint auprès de son peuple et constata que celui-ci était retourné au culte du veau, il entra dans une vive colère et s’en prit à son frère Aaron (que la paix soit sur lui).

وَلَمَّا رَجَعَ مُوسَىٰ إِلَىٰ قَوْمِهِ غَضْبَانَ أَسِفًا قَالَ بِئْسَمَا خَلَفْتُمُونِي مِنْ بَعْدِي أَعَجِلْتُمْ أَمْرَ رَبِّكُمْ وَأَلْقَى الْأَلْوَاحَ وَأَخَذَ بِرَأْسِ أَخِيهِ يَجُرُّهُ إِلَيْهِ

Et lorsque Moïse retourna auprès de son peuple, énervé et attristé, il leur dit : “Vous avez très mal agi pendant mon absence !” Il leur demanda s’ils avaient voulu hâter le commandement de leur Seigneur. Puis il jeta les Tables et saisit son frère par la tête pour l’attirer vers lui. (Coran, sourate 7, al-Aʿrāf, verset 150.)

Aaron (que la paix soit sur lui) lui expliqua les circonstances dans lesquelles il s’était trouvé :

قَالَ يَا ابْنَ أُمَّ لَا تَأْخُذْ بِلِحْيَتِي وَلَا بِرَأْسِي إِنِّي خَشِيتُ أَنْ تَقُولَ فَرَّقْتَ بَيْنَ بَنِي إِسْرَائِيلَ وَلَمْ تَرْقُبْ قَوْلِي

[Aaron] dit : “Ô fils de ma mère ! Ne me prends ni par la barbe ni par la tête. Je craignais que tu ne m’accuses d’avoir divisé les Enfants d’Israël et de n’avoir pas respecté tes ordres.” (Coran, sourate 20, Ta Ha, verset 94.)

Il demanda ensuite à son frère de ne pas donner aux ennemis l’occasion de se réjouir de cette situation :

قَالَ ابْنَ أُمَّ إِنَّ الْقَوْمَ اسْتَضْعَفُونِی وَکَادُوا یَقْتُلُونَنِی فَلَا تُشْمِتْ بِیَ الْأَعْدَاءَ وَلَا تَجْعَلْنِی مَعَ الْقَوْمِ الظَّالِمِینَ.

Il dit : “Ô fils de ma mère ! Ce peuple m’a accablé et a failli me tuer. Ne donne donc pas aux ennemis l’occasion de se réjouir à mes dépens et ne me range pas parmi les gens injustes !” (Coran, sourate 7, al-Aʿrāf, verset 150.)

Leçon morale

Il arrive qu’un rappel à l’ordre explicite, voire une réaction ferme face à une faute, soit nécessaire. Cependant, éviter de donner aux personnes mal intentionnées l’occasion de blâmer autrui est une subtilité essentielle dont il ne faut pas perdre de vue l’importance.

Dans les relations familiales et sociales, ainsi qu’au sein des groupes religieux et culturels, les désaccords et les critiques sont des phénomènes naturels. Toutefois, lorsque les membres d’un même groupe ne savent pas gérer convenablement leurs différends, ceux-ci peuvent aboutir à l’affaiblissement, voire à la disparition de la cohésion et de l’unité, tout en faisant la joie de leurs adversaires.

Éléments d’exégèse

1. Le sens de la réaction de Moïse

En réalité, cette réaction révélait, d’une part, l’état intérieur de Moïse (que la paix soit sur lui), son agitation, son trouble et son profond chagrin face à l’idolâtrie et à l’égarement de son peuple. D’autre part, elle constituait un moyen efficace de secouer les esprits assoupis des Enfants d’Israël et de leur faire prendre conscience de l’extrême gravité de leurs actes.

Ainsi, même si le fait de jeter les Tables de la Torah pouvait paraître choquant et si le fait de se porter avec véhémence contre son frère pouvait sembler inapproprié, il convient de considérer une réalité essentielle : sans une manifestation aussi intense de son indignation, les Enfants d’Israël n’auraient peut-être jamais pris pleinement conscience de la profondeur de leur faute, et les traces de l’idolâtrie auraient pu continuer à subsister dans les profondeurs de leur esprit.

Dans cette perspective, ce comportement n’était pas répréhensible ; il était au contraire nécessaire, voire obligatoire.

Cela permet de comprendre pourquoi nous ne jugeons pas nécessaire de recourir aux interprétations avancées par certains exégètes afin de concilier la réaction de Moïse (que la paix soit sur lui) avec le principe de l’infaillibilité des prophètes.

On peut en effet considérer qu’à cet instant, Moïse fut saisi d’une indignation d’une intensité sans précédent dans l’histoire des Enfants d’Israël. Il se trouvait confronté à la situation la plus grave qui soit : l’abandon du culte du Dieu unique au profit de l’adoration du veau. Il voyait ainsi l’ensemble des acquis religieux et spirituels de son peuple menacés.

Dans de telles circonstances, jeter les Tables et réprimander sévèrement son frère était parfaitement compréhensible. Cette manifestation de colère eut un effet éducatif considérable sur les Enfants d’Israël et bouleversa profondément la situation. Si Moïse s’était contenté de les exhorter par des paroles douces et conciliantes, ils auraient peut-être été moins réceptifs à ses avertissements. (Tafsîr Nemûneh, commentaire du verset)

2. La réaction de Moïse et le principe de l’infaillibilité

On pourrait ici se demander si une telle erreur de la part de Moïse, fils d’Imrân (que la paix soit sur lui), n’est pas incompatible avec son infaillibilité.

La réponse est négative. Les arguments qui établissent l’infaillibilité des prophètes n’excluent pas ce type de méprise, qui relève, en réalité, d’une divergence d’appréciation, de choix ou de conduite. Ils excluent uniquement les erreurs relatives aux prescriptions de Dieu, exalté soit-Il, et non celles qui concernent les aspects de la vie quotidienne ou la manière de s’y comporter.

Il en va de même du fait de saisir Aaron par les cheveux et de le tirer vers soi. Ce geste résultait de l’idée que Moïse s’était faite de la conduite de son frère et constituait le prélude à une réprimande. Moïse entendait corriger son frère dans une perspective éducative et exhortative, et non lui appliquer une disposition relevant d’un commandement impératif de Dieu. Une méprise dans ce domaine ne saurait donc être considérée comme incompatible avec l’infaillibilité prophétique.

C’est pourquoi, lorsque Aaron lui eut expliqué ce qui s’était passé et que Moïse eut compris que son frère était innocent et excusable, il invoqua Dieu en faveur d’eux deux :

رَبِّ اغْفِرْ لِی وَلِأَخِی وَأَدْخِلْنَا فِی رَحْمَتِکَ وَأَنْتَ أَرْحَمُ الرَّاحِمِینَ

Et (Moïse) dit : “Ô mon Seigneur ! Pardonne-moi ainsi qu’à mon frère et fais-nous entrer en Ta miséricorde, car Tu es le plus Miséricordieux des miséricordieux.” (Coran, sourate 7, al-Aʿrāf, verset 151.)

(Tafsîr al-Mîzân, commentaire du verset.)

3. Une réprimande apparente destinée à éveiller les consciences

Selon le Tafsîr Atîb al-Bayân, Aaron (que la paix soit sur lui) étant lui-même un prophète infaillible et ayant accompli son devoir d’interdiction du mal, la réprimande de Moïse pourrait être comprise comme une sorte de confrontation de façade, destinée à être entendue au-delà de celui auquel elle semblait s’adresser.

Autrement dit, Moïse s’adressait à Aaron, mais son intervention visait surtout à faire comprendre au peuple qu’il devait assumer la responsabilité de ses actes et mesurer la gravité de sa conduite. (Tafsîr Atyab al-Bayan, commentaire du verset)

4. L’innovation dans la prédication et l’éveil des consciences

Dans l’art de la prédication, il est parfois nécessaire d’adopter une démarche inhabituelle afin de secouer l’opinion publique et de provoquer un véritable sursaut au sein d’une société plongée dans la torpeur.

C’est ce que fit Moïse (que la paix soit sur lui) en adoptant cette attitude ferme envers son frère, Aaron, qui était son successeur et un prophète infaillible. (Tafsîr Nour, commentaire du verset)

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